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Association Amicale des Anciens Internes en Médecine des Hôpitaux de Paris

Solange TROISIER (1919-2008)

René JEANNEL

 

L'Internat des Hôpitaux de Paris a donné, en deux siècles d'existence, un grand nombre de personnages remarquables. Les grands médecins sont nombreux selon le cours normal des carrières. Ce qui est plus surprenant est le nombre important de ceux qui se sont éloignés de la médecine, ou bien qui, à coté de leur vocation de base, ont développé des activités bien différentes, dans les Lettres, jusqu'à l'Académie française, dans les sciences, jusqu' l'Académie des Sciences ou jusqu'au prix Nobel, dans les Arts, dans les sports au sommet de l'Anapurna, sur la glace, en Terre Adélie, etc...On ne peut renoncer à voir là l'accomplissement d'une sélection rigoureuse qui a exigé des aptitudes générales d'application, de ténacité, de résistance à l'effort pour aboutir, d'acharnement au travail, valorisés par la mémoire et l'esprit de synthèse, etc... Par la diversité des chemins parcourus, Solange Troisier est un développement original des aptitudes révélées par la préparation du Concours et l'expérience hospitalière.

Notre Collègue raconte les multiples aspects et périodes de son existence dans une autobiographie qui mérite la lecture. “Le style, c'est l'homme” a écrit Buffon ; c'est aussi la femme ajouterons-nous. Telle elle se manifestait en Salle de Garde, telle nous la retrouvons. Le style est varié, le plus souvent direct, simple, parfois brutal dans certains jugements, mais le plus souvent indulgent. Certaines pages tranchent sur la narration. Les paysages de la côte d'azur, le Saint-Tropez paysan d'avant-guerre, si loin des foules actuelles, lui inspirent des descriptions d'une grande sensibilité, avec un souffle de poésie. Ailleurs ce sera l'analyse psychologique des personnages illustres rencontrés, admirés ou rejetés, ou bien encore la révolte devant un situation injuste. Cette variété, ces descriptions interrompues de foucades, constituent un style très vivant, souvent vibrant, avec parfois une pointe d'égotisme. Il y a du Stendhal chez cette dame.

Résumer le livre est impossible et n'apporterait qu'un pâle reflet de périodes si diverses. Il faut plutôt chercher à en donner le reflet, à dégager le coté exceptionnel des circonstances que l'auteur a vécu et a eu le mérite d'en recueillir le souvenir. Son enfance a été d'une richesse relationnelle rare. Fille de Jean Troisier, médecin des Hôpitaux de Paris, Membre de l'Académie Nationale de Médecine, Directeur de Laboratoire à l'Institut Pasteur, pneumologue de notoriété internationale, titulaire de la Chaire de Tuberculose pulmonaire de l'Hôpital Laennec et petite-fille d'Emile Troisier qui a décrit ce ganglion de si sombre pronostic. Elle est aussi petite-fille par sa mère d'Emile Ollivier, dernier Ministre de Napoléon III, instigateur de la dernière période de l'Empire, l'Empire Libéral teinté de Socialisme. Car elle est aussi arrière-petite-fille de Démosthène Ollivier, socialiste de l'époque héroïque, de la Monarchie de Juillet à la 11ème République, plusieurs fois incarcéré pour ses idées. Cette double ascendance, citée parce qu'elle explique le défilé dans leur maison de Paris ou de Saint-Tropez d'une étonnante galerie de personnalités politiques ou scientifiques qu'elle relate et observe avec les yeux d'une adolescente éblouie.

Avec le P.C.B. et les premières années de médecine vient la défaite et l'occupation allemande: révoltantes, et l'engagement dans la Résistance. Dans le réseau Eleuthère, les héroïques imprudences, non dévoilées par chances inouïes, jetèrent les bases d'amitiés indéfectibles. Elles auront une influence si durable qu'elles ajouteront à la notoriété familiale quelques fibres insolites d'extrême gauche, contraste qui n’est pas un mince paradoxe; il faut en mentionner la valeur par ses conséquences lointaines.

Au cours de l'engagement dans la 1ère armée française nous le verrons déjà. Initialement au Cabinet civil personnel du Général de Lattre de Tassigny, elle verra défiler les plus hautes autorités militaires et civiles. Ce sera à nouveau une galerie de portraits exceptionnels. Puis, “toubiba” attirée par l'action, fut-elle dangereuse, elle rejoindra le régiment F.T.P, Colonel Fabien, devenu le 15-1 d'infanterie. Elle y retrouvera les communistes de la Résistance, et l'héroïsme de cette extrême gauche. La description de cette partie de la guerre, trop peu connue en regard du mérite de nos armes dans les Vosges, à travers le Rhin, le forêt noire jusqu'à l'Autriche, est d'une vivacité extrême. Le style haletant, parfois désordonné par le contrecoup des combats, restitue l'atmosphère de ces instants qui entraînent les acteurs dans une tornade. Il se trouve que, dans le 2ème D.I.M. souvent aux mêmes lieux à quelques heures près, ces lignes ont réveillé des images impérissables. Beaucoup plus exposée que je ne l'ai été moi-même, du moins en général, la Croix de guerre qu'elle a reçue des mains du Général de Linarès sur le champ de bataille, était amplement justifiée, comme l'eut été la Légion d'Honneur: elle la refusa alors, parce que trop de héros tués la méritaient davantage.

Le contraste avec la préparation de l'Internat le Concours (1949), la vie à l'hôpital, ne l'empêche pas de retrouver la vivacité pour évoquer les scènes de nombreux Services qui l'ont accueilli, leurs Patrons, les Collègues. C'est une peinture équilibrée de l'immense labeur quotidien, de ses difficultés, de ses angoisses et des quelques instants de détente souvent explosive: tonus et bals de l'Internat. Ceci culmine lors du bal du cent-cinquantième Anniversaire de l'Internat, où elle incarna dans le couple Consulaire une très plausible Joséphine, à coté de Raymond Vilain, 1er Consul. Nous étions six Collègues déguisés en Hussards, chevauchant aux portières de leur calèche au milieu d'un embouteillage mémorable Boulevard Saint-Germain jusqu'à la Maison de la Chimie.

Une nouvelle vie s'ouvrira avec l'installation en clientèle privée, partagée avec la vie hospitalière, l'implication grandissante dans l'aspect social de la médecine, de l'accoucheur médecin de la mère et du nouveau-né, au contact direct de la vie familiale. On peut situer là, sinon l'origine, du moins la maturation d'un ensemble de tendances fondamentales qui s'épanouiront par la suite. Habitée d'une admiration illimitée pour le Général de Gaulle dès la 1ère Armée, son expérience médicale l'orientera ainsi vers la frange gauche du gaullisme. De même sa révolte contre la partialité machiste qui tenait jusqu'alors les femmes dans une situation de mineur politique s'intègre à son gaullisme de gauche lorsque le Général de Gaulle fait accorder le droit de vote aux femmes. Elle devient une ardente féministe médicale et prendra la Présidence de l'Association des femmes médecins, à diffusion internationale.
Se place alors un vaste épisode de voyages à travers le monde. Plus souvent en compagnie de Marie Bonaparte, petite-nièce du grand Empereur, disciple de Freud, apôtre de la Psychanalyse, elles parcourent les Continents sous la double bannière de la psychanalyse, et pour Solange Troisier de l'Association des femmes médecins qu'elle représentait. On pourrait penser que notre auteur, si proche d'une célèbre psychanalyste, a été tentée d'explorer son subconscient. Ce serait mal la connaître.

Elle possède un surmoi à vous rejeter toutes les angoisses existentielles et ne s'est jamais étendue sur la moleskine des aveux. Son équilibre intérieur est aussi appuyé sur une foi chrétienne stable, solide, éclose par aventure personnelle au sein d'un milieu familial d'un athéisme paisible, à la suédoise. Ensemble, elles ont été reçues comme ambassadrices de la psychanalyse, du gaullisme de gauche, et d'un féminisme bien tempéré: respect dans l'égalité... C'est alors l'occasion d'un nouvel album de paysages, d'une nouvelle galerie de portraits allant du Dalaï-Lama à Eisenhower, à Houphouët-Boigny, Sedar Senghor et plus tard aux Présidents Nixon, puis Carter, aux équipes de Cap Canaveral préparant la mission Apollo, etc...

L'engagement de Solange Troisier dans le gaullisme l'a entraînée naturellement vers une nouvelle action, une carrière politique. Echouant dans le XXème Arrondissement de Paris, elle a réussi l'incroyable, être élue Députée du Val d'Oise (Sarcelles) aux Elections législatives de 1968. La Résistance, le régiment 15-1 du Colonel Fabien et les amitiés paradoxales qui en sont issues, sa profession, ont permis à cette bourgeoise gaulliste de gauche de s'implanter, l'espace d'une législature, dans ce fief de la gauche et l'extrême gauche. L'évocation des luttes électorales, des soutiens et des traquenards, par la grâce d'une mémoire exceptionnelle, est à nouveau l'occasion de faire défiler des personnages de divers bords. Sa pugnacité naturelle a pu s'extérioriser à la Tribune de l'Assemblée Nationale pour quelques grands sujets : Loi d'Orientation d'Edgard Faure, défense des budgets sociaux, de l'autorité parentale, de l'égalité salariale des hommes et des femmes, de la lutte contre la drogue, l'alcool, la réforme de la Loi de 1920 sur l'avortement, et aussi le monopole des Pompes Funèbres. Toutes ces questions ont été abordées avec la vision d'une femme, d'un médecin, et par une connaissance directe de la criminalité.
Pour la raison que cette activité parlementaire a eu lieu parallèlement le développement principal des fonctions de l'auteur dans les prisons. Partant d'une consultation de gynécologie qui lui a montré le désarroi et les conditions médicalement révoltantes de l'incarcération des femmes, elle s'est impliquée dans une véritable croisade d'humanisation qui, en bref, l'a amenée à devenir Médecin Inspecteur général de l'Administration pénitentiaire en 1973. Les souvenirs de cette fonction nous apportent deux séries de portraits: des plus hautes autorités de l'Etat, sous Pompidou puis sous Giscard d'Estaing, des Administrateurs, des Universitaires, des hommes politiques, et d'autre part quelques “pensionnaires célèbres”, truands patentés. Notre Collègue s'attachera à développer et à faire admettre les caractéristiques très particulières de cette médecine; l'addiction, la psychiatrie, les simulations y ont une place importante. La vétusté des locaux, inchangés depuis des dizaines de lustres, suscitait une lutte tenace contre une administration autiste. Son effort s'est poursuivi jusqu'à la création d'une Chaire de médecine pénitentiaire, à elle attribuée, et aussi d'un Diplôme d'études spéciales précédé d'un enseignement adapté, ouvert à tous, magistrats et avocats dans leurs domaines respectifs. Au milieu de tous les souvenirs d'une existence aux nombreux aspects, il ne s'agit plus là d'une anecdote, mais d'une œuvre: l'initiation d'un enseignement dont l'absence était une lacune.

Devant tant d'engagements divers, la Légion d'Honneur qu'elle avait refusée en 1945, devait lui revenir en 1974, et cette Croix de Chevalier, puis d'Officier, est devenue en 2001 une Cravate de Commandeur et même en 2005, la Dignité de la plaque de Grand Officier.

Les épisodes relatés dans cette autobiographie constituent autant de facettes d'une existence que l'intéressée qualifie elle-même de fabuleuse, adjectif qu'elle réserve à l'excellence. C'est bien une succession de situations relativement indépendantes, chacune pouvant être suffisante pour illustrer une vie. Les sept vies de Solange Troisier, et quelques autres que je n'ai pas pu noter, ou qu'elle a conservé dans un jardin secret. Nous accepterons volontiers que l'image reflétée par le miroir soit accueillie avec faveur, parce que notre Collègue nous a convié à l'accompagner sur un demi-siècle de l'Histoire de notre temps et de ses acteurs. En refermant le livre, son titre stendhalien qui nous avait surpris, nous paraît maintenant justifié : c'est une sacrée bonne femme.

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